Dr Mohammed Reda Chakkor, PhD Naval Architect
Résumé
Dans le cadre de la transition énergétique et du développement de l’économie bleue, l’éolien offshore flottant apparaît comme une technologie susceptible de contribuer à la valorisation stratégique de la façade atlantique du Maroc. Son intérêt dépasse la seule production d’électricité : il concerne également le développement portuaire, l’industrie navale, la logistique maritime, la formation spécialisée, la recherche et la création de nouvelles chaînes de valeur industrielles.
Le présent article analyse cette opportunité à la lumière de la vision stratégique exprimée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, concernant la mise à niveau du littoral marocain et le développement de la façade atlantique. Il propose d’envisager l’éolien flottant non comme une infrastructure énergétique isolée, mais comme un élément d’une politique intégrée de développement maritime, industriel et territorial.
Mots-clés : éolien offshore flottant, Maroc, façade atlantique, économie bleue, transition énergétique, ports, industrie maritime, développement territorial.
1. De la vision Royale à une nouvelle ambition maritime
Dans Son discours à la Nation à l’occasion du 48ᵉ anniversaire de la Marche Verte, Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, a annoncé un nouvel élan de développement de la façade atlantique du Sahara marocain et de l’Afrique. Le Souverain a affirmé la volonté d’entreprendre une « mise à niveau nationale du littoral », en accordant une attention particulière à la façade atlantique du Sahara marocain et à sa structuration dans une perspective de portée africaine.
Sa Majesté le Roi a exprimé le souhait que cette façade devienne « un haut lieu de communion humaine, un pôle d’intégration économique, un foyer de rayonnement continental et international ». Cette ambition s’accompagne d’une volonté de renforcer les infrastructures nécessaires au développement des Provinces du Sud, notamment les infrastructures routières, portuaires et ferroviaires, ainsi que les moyens de transport et les stations logistiques permettant d’assurer une meilleure connexion entre les différentes composantes du littoral atlantique.
Cette orientation donne à la façade atlantique une dimension qui dépasse la seule valorisation territoriale. Elle s’inscrit dans une vision intégrée associant développement économique, infrastructures, logistique, activités maritimes, intégration africaine et ouverture internationale.
Dans cette perspective, les énergies renouvelables offshore, et en particulier l’éolien offshore flottant, peuvent constituer l’un des leviers technologiques susceptibles d’accompagner cette ambition. Le développement de cette filière pourrait en effet associer production d’énergie renouvelable, développement portuaire, industrie navale, logistique maritime, innovation technologique, formation et création de valeur industrielle au Maroc.
2. Pourquoi l’éolien offshore flottant ?
L’éolien offshore présente un avantage essentiel : l’espace maritime permet d’accéder à des zones où les conditions de vent peuvent être favorables et où l’absence d’obstacles terrestres permet une exploitation efficace de la ressource éolienne.
La technologie flottante apporte une possibilité supplémentaire. Contrairement aux éoliennes offshore posées sur le fond marin, les aérogénérateurs flottants sont installés sur des plateformes maintenues par des systèmes de mouillage et d’ancrage. Cette configuration permet d’envisager leur déploiement dans des zones de grande profondeur, là où les fondations fixes deviennent techniquement ou économiquement moins adaptées.
L’éolien flottant ne correspond toutefois pas à une configuration unique. Plusieurs architectures de plateformes ont été développées, chacune présentant des caractéristiques spécifiques en matière de stabilité, de profondeur d’installation, de systèmes de mouillage, de fabrication et de maintenance (Figure 1).

Le fonctionnement d’une installation flottante repose sur l’interaction entre l’aérogénérateur, la plateforme, le système de mouillage et les infrastructures électriques sous-marines. La plateforme assure la flottabilité et la stabilité de l’ensemble, tandis que les lignes d’ancrage limitent ses mouvements et assurent son maintien sur le site. L’électricité produite est ensuite acheminée vers la côte ou vers les infrastructures électriques offshore (Figure 2).

L’intérêt de cette technologie pour le Maroc réside donc dans la possibilité d’exploiter progressivement son espace maritime au-delà des zones côtières peu profondes.
Il convient néanmoins de souligner que la faisabilité de chaque zone doit être établie à partir de données précises relatives au vent, à la houle, aux courants, à la bathymétrie et aux conditions géotechniques. Une stratégie nationale devrait ainsi s’appuyer sur des campagnes de mesure et sur une connaissance météo océanographique détaillée de la façade atlantique.
3. Au-delà de l’électricité : une nouvelle industrie maritime
L’intérêt stratégique de l’éolien flottant ne réside pas uniquement dans les mégawatts produits.
Chaque parc offshore nécessite une chaîne de compétences comprenant notamment la fabrication et l’assemblage des structures flottantes, les infrastructures portuaires, le remorquage et la logistique maritime, les systèmes de mouillage et d’ancrage, les câbles sous-marins, la maintenance, l’inspection, la surveillance offshore ainsi que les services d’ingénierie et de formation.
Ainsi, le développement de l’éolien flottant pourrait contribuer à créer un nouvel écosystème industriel maritime marocain.
Cette chaîne de valeur peut être représentée comme un continuum allant de la ressource éolienne et du parc offshore jusqu’aux ports, à l’assemblage, à l’industrie navale, à la maintenance, à l’innovation et à la création d’emplois qualifiés (Figure 3).

Cette perspective est particulièrement intéressante pour les ports atlantiques. Une partie importante des opérations liées aux plateformes flottantes peut être réalisée à terre avant leur remorquage vers leur site offshore. Cette caractéristique permet d’envisager une intégration avec les infrastructures portuaires et industrielles existantes.
L’enjeu est donc de faire des ports non seulement des points de passage logistiques, mais également des bases industrielles et technologiques de l’économie offshore.
4. La façade atlantique comme plateforme énergétique et industrielle
La vision de la façade atlantique doit être envisagée dans une logique intégrée.
Le développement des infrastructures portuaires et logistiques peut être accompagné par l’émergence de nouvelles activités énergétiques et industrielles. Les ports pourraient progressivement devenir des bases logistiques offshore, accueillant des opérations d’assemblage, de maintenance, de stockage et de transport des équipements.
La façade atlantique marocaine constitue ainsi un écosystème dans lequel peuvent interagir l’énergie offshore, les ports, l’industrie navale, la pêche, la recherche, la formation, la protection de l’environnement et le commerce maritime (Figure 4).

Cette évolution permettrait de créer une continuité entre :
ressource éolienne → infrastructure portuaire → industrie → énergie → logistique → emploi → exportation.
L’enjeu est donc de faire de la mer non seulement un espace de production énergétique, mais également un espace de création de valeur.
Cette approche est cohérente avec la logique de l’économie bleue, dans laquelle les ressources marines doivent contribuer au développement économique tout en faisant l’objet d’une gestion durable.
5. Une opportunité pour l’industrie navale et les compétences marocaines
L’éolien flottant nécessite des compétences qui appartiennent largement au domaine maritime : architecture navale, structures offshore, hydrodynamique, mécanique, électricité, corrosion, systèmes de mouillage, navigation et maintenance.
Le développement d’une filière marocaine pourrait donc favoriser des synergies importantes entre industrie énergétique, industrie navale, ports, universités, centres de recherche et secteur de la pêche.
À moyen terme, l’objectif ne devrait pas être uniquement d’installer au Maroc des équipements fabriqués à l’étranger. Il devrait également être de développer progressivement une capacité nationale de fabrication, d’assemblage, de maintenance et d’ingénierie.
Cette stratégie permettrait d’augmenter la valeur ajoutée locale et de positionner progressivement le Maroc comme un acteur industriel de l’éolien offshore sur la façade atlantique africaine.
6. Une complémentarité avec l’économie bleue
L’éolien offshore doit cependant être développé dans le cadre d’une gestion intégrée de l’espace maritime.
La façade atlantique est déjà un espace économique majeur : pêche, transport maritime, ports, activités touristiques, biodiversité et recherche scientifique y coexistent.
Le développement de parcs éoliens ne doit donc pas être conçu comme une appropriation exclusive de l’espace maritime, mais comme une nouvelle composante de son utilisation planifiée (Figure 4).
Une attention particulière devra être accordée à la coexistence avec la pêche, notamment à travers la concertation avec les professionnels, la cartographie des zones de pêche, l’analyse des routes maritimes, la protection des écosystèmes sensibles, la planification des câbles sous-marins, la sécurité de la navigation et l’évaluation environnementale.
Cette approche permettrait d’inscrire l’éolien offshore dans une véritable politique de développement durable du littoral.
7. Une première étape : le projet pilote
Avant d’envisager des parcs commerciaux de grande dimension, le Maroc pourrait développer un projet pilote d’éolien flottant sur la façade atlantique.
Un tel projet aurait plusieurs fonctions : tester les technologies dans les conditions maritimes marocaines, caractériser le comportement des plateformes, mesurer les interactions avec le milieu marin, évaluer les besoins portuaires et développer les compétences nationales.
Le projet pilote pourrait également devenir une plateforme de recherche associant universités, industriels, autorités maritimes et acteurs de l’énergie.
Cette approche progressive permettrait de réduire les risques technologiques et économiques tout en construisant progressivement une filière nationale.
8. Le rôle d’ASMIN dans la mobilisation des compétences nationales
Dans cette dynamique, ASMIN, à travers ses entreprises membres et ses partenaires, peut contribuer à la mobilisation des compétences nécessaires au développement de projets liés aux énergies marines renouvelables au Maroc.
La valeur ajoutée d’une telle organisation réside dans sa capacité à fédérer des entreprises disposant de compétences complémentaires et à favoriser la mise en relation entre les acteurs institutionnels, les opérateurs publics, les investisseurs, les entreprises industrielles et les partenaires technologiques.
Pour les projets d’éolien offshore flottant, cette mobilisation pourrait concerner plusieurs domaines : ingénierie et études techniques, construction et réparation navale, structures métalliques, équipements industriels, logistique portuaire et maritime, électricité, maintenance, sécurité maritime, environnement, formation et accompagnement des opérations offshore.
ASMIN et ses entreprises membres et partenaires pourraient ainsi contribuer, en coordination avec les acteurs publics marocains compétents, à l’identification des capacités industrielles disponibles, à la structuration de chaînes de valeur nationales et à l’accompagnement de projets pilotes ou commerciaux.
Le rôle potentiel d’ASMIN peut être représenté comme une plateforme de coopération reliant les entreprises membres et partenaires aux énergéticiens, développeurs de projets, acteurs publics, ports, chantiers navals, bureaux d’ingénierie, universités, secteur de la pêche et partenaires technologiques internationaux (Figure 5).

Cette contribution pourrait également prendre la forme de partenariats avec des entreprises technologiques et énergétiques internationales souhaitant développer des projets au Maroc. L’objectif serait alors de favoriser le transfert de compétences et de technologies, la formation des ressources humaines marocaines et l’intégration progressive de fournisseurs et de services nationaux.
Une telle approche permettrait de passer d’une logique de projet isolé à une logique d’écosystème industriel offshore, dans laquelle les entreprises marocaines participent progressivement à la conception, à la fabrication, à l’installation et à la maintenance des infrastructures.
ASMIN pourrait ainsi jouer un rôle de plateforme de coopération industrielle, en facilitant le dialogue entre les compétences du secteur privé et les institutions publiques responsables de l’énergie, de la mer, des ports, de l’industrie, de la pêche et de l’aménagement du territoire.
L’objectif ne serait pas de se substituer aux maîtres d’ouvrage, aux autorités ou aux développeurs de projets, mais de mettre à leur disposition un réseau de compétences et de capacités industrielles marocaines susceptible d’accompagner la réalisation de projets structurants sur la façade atlantique.
9. Conclusion
La vision de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, de faire de la façade atlantique un pôle d’intégration économique et de rayonnement continental et international ouvre une réflexion qui dépasse les infrastructures classiques.
L’éolien offshore flottant peut s’inscrire dans cette dynamique comme une technologie stratégique capable de relier énergie, océan, industrie, ports et développement territorial.
Le Maroc dispose d’atouts importants pour étudier cette technologie : une vaste façade atlantique, un potentiel éolien qui doit être caractérisé avec précision, une expérience significative dans les énergies renouvelables, des infrastructures portuaires en développement et une position géographique stratégique entre l’Europe, l’Afrique et l’Atlantique.
La réussite d’une future filière marocaine ne dépendra toutefois pas uniquement de la disponibilité de la ressource éolienne ou du choix d’une technologie de plateforme. Elle dépendra également de la capacité du Royaume à mobiliser ses infrastructures, ses entreprises, ses compétences humaines et ses institutions autour de projets intégrés.
Dans cette perspective, ASMIN, à travers ses entreprises membres et ses partenaires, peut contribuer à cette dynamique en mettant en relation les compétences industrielles marocaines avec les acteurs publics, les développeurs de projets et les partenaires technologiques internationaux.
Cette coopération pourrait favoriser l’émergence progressive d’une chaîne de valeur nationale couvrant l’ingénierie, la construction, les infrastructures portuaires, la logistique maritime, l’installation, la maintenance et les services offshore.
L’enjeu n’est donc pas simplement de produire de l’électricité à partir du vent marin. Il est de déterminer comment cette ressource peut contribuer à créer une nouvelle économie maritime marocaine, génératrice d’investissement, d’emploi qualifié, d’innovation et de valeur ajoutée locale.
Dans cette perspective, l’éolien flottant pourrait devenir l’un des vecteurs de la transformation de la façade atlantique en un espace de production énergétique, d’innovation technologique, de développement portuaire et de rayonnement industriel, en cohérence avec la vision stratégique de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste.
Le véritable objectif serait ainsi de passer d’une logique de valorisation du vent à une logique de valorisation intégrée de l’Atlantique marocain, en mobilisant conjointement les acteurs publics, les entreprises nationales et les partenaires internationaux.
Auteurs
Dr Mohammed Reda Chakkor, PhD
Naval Architect
Contribution des auteurs
Les auteurs ont contribué à l’élaboration du présent article, à l’analyse de l’opportunité du développement de l’éolien offshore flottant au Maroc et à la réflexion relative à son intégration dans une stratégie de développement maritime, industriel et énergétique de la façade atlantique.
Références bibliographiques
[1] Royaume du Maroc – Sa Majesté le Roi Mohammed VI. (2023). Discours à la Nation à l’occasion du 48ᵉ anniversaire de la Marche Verte, 6 novembre 2023. Discours relatif à la mise à niveau nationale du littoral, au développement de la façade atlantique du Sahara marocain et à son ambition comme pôle d’intégration économique et de rayonnement continental et international. Document officiel des discours royaux – Ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication
[2] New Energy and Industrial Technology Development Organization (NEDO). Floating Offshore Wind Power Generation Technology Guidebook. Japan, 2019. Ce guide technique présente les principales caractéristiques des systèmes éoliens offshore flottants, les conditions d’installation, les enjeux liés à la flottabilité et aux mouvements des plateformes, ainsi que les méthodes d’évaluation et de conception applicables aux projets flottant
[3] Energética 21 / X1 Wind. (2025). Cómo hacer la eólica flotante más competitiva: las innovaciones técnicas de X1 Wind. 29 août 2025. L’article présente les innovations relatives aux plateformes flottantes, aux systèmes de mouillage, à l’industrialisation et à l’utilisation des infrastructures portuaires pour les opérations offshore. Energética 21 – X1 Wind
[4] International Energy Agency (IEA). Offshore Wind Outlook 2019. Paris: IEA. Rapport de référence sur le potentiel de développement de l’éolien offshore, ses perspectives technologiques et son rôle dans la transition énergétique.
[5] International Renewable Energy Agency (IRENA). Floating Offshore Wind: Outlook. Abu Dhabi: IRENA. Référence consacrée au développement technologique et industriel de l’éolien offshore flottant, à ses perspectives de déploiement et aux conditions nécessaires à sa compétitivité.[6] World Bank / ESMAP.Going Global: Expanding Offshore Wind to Emerging Markets. Washington, D.C. Référence relative au potentiel de développement de l’éolien offshore dans les marchés émergents et aux conditions industrielles, économiques et institutionnelles nécessaires à son déploiement.
