Cadre réglementaire international, enjeux opérationnels et vision stratégique pour le Maroc
Un investissement essentiel dans la sécurité des équipages et la modernisation de la flotte
La modernisation de la flotte de pêche marocaine ne peut pas se limiter au renouvellement des navires, des moteurs ou des équipements de pêche. Elle doit également intégrer un facteur essentiel : la compétence et la préparation des hommes et des femmes qui travaillent à bord.
Un navire moderne, même équipé des technologies les plus performantes, reste exposé aux risques si son équipage ne possède pas les compétences nécessaires pour identifier les dangers, utiliser correctement les équipements et réagir efficacement en situation d’urgence.
La formation HSE — Health, Safety & Environment doit ainsi être considérée comme un élément stratégique de la sécurité maritime et comme un véritable investissement dans la modernisation du secteur de la pêche.
1. La sécurité à bord : un système humain et technique
La sécurité d’un navire de pêche repose sur l’interaction de plusieurs facteurs :
conception du navire + équipements + exploitation + organisation du travail + formation + facteur humain.
Les risques rencontrés dans les activités de pêche sont nombreux :
- Chute à la mer ;
- Incendie ;
- Voie d’eau ;
- Perte de stabilité ;
- Accidents liés aux engins de pêche ;
- Câbles et apparaux sous tension ;
- Équipements hydrauliques ;
- Machines tournantes ;
- Risques électriques ;
- Manutention des captures ;
- Produits chimiques ;
- Bruit et vibrations ;
- Fatigue ;
- Conditions météorologiques difficiles.
La formation HSE doit donc être conçue autour des risques réels auxquels les équipages sont confrontés, et non uniquement autour d’un programme théorique.
2. Un cadre réglementaire international particulièrement développé
La sécurité des pêcheurs est encadrée par plusieurs organisations internationales, principalement l’Organisation Maritime Internationale (OMI), l’Organisation Internationale du Travail (OIT) et la FAO.
Le cadre international couvre à la fois :
- La sécurité du navire ;
- La formation et la qualification des équipages ;
- Les conditions de travail ;
- La santé ;
- Les moyens de sauvetage ;
- Les situations d’urgence ;
- La prévention des accidents ;
- Les conditions d’hébergement ;
- L’organisation du travail.
Cette complémentarité est fondamentale : la sécurité du navire et la sécurité de l’équipage doivent être considérées comme un seul système.
3. Les principaux instruments de l’OIT
Le cadre de l’OIT constitue un élément essentiel pour la dimension HSE.
Parmi les instruments identifiés dans le cadre de référence figurent notamment :
Convention OIT n°155 — Sécurité et santé des travailleurs, 1981
Elle établit un cadre général concernant la sécurité et la santé au travail.
Protocole de 2002 relatif à la Convention n°155
Il renforce notamment les mécanismes de prévention et de déclaration des accidents et maladies professionnelles.
Recommandation OIT n°164
Elle complète le cadre relatif à la sécurité et à la santé des travailleurs.
Convention OIT n°187 — Cadre promotionnel pour la sécurité et la santé au travail, 2006
Elle introduit une logique de culture de prévention et d’amélioration continue.
Convention OIT n°188 — Travail dans la pêche, 2007
Il s’agit d’un instrument particulièrement important pour le secteur de la pêche. Il couvre notamment les conditions de travail, la sécurité et la santé, les conditions de vie à bord, l’alimentation, les soins médicaux et la protection sociale.
Recommandation OIT n°199 — Travail dans la pêche, 2007
Elle complète la Convention n°188.
Le cadre comprend également des instruments concernant :
- Les heures de travail et la dotation ;
- La protection de la santé et l’assistance médicale ;
- La prévention des accidents ;
- Le logement des équipages ;
- Les examens médicaux ;
- La formation professionnelle des pêcheurs.
L’ensemble montre que la compétence professionnelle et la sécurité au travail sont indissociables.
4. Les principaux instruments de l’OMI
SOLAS — Convention internationale pour la sauvegarde de la vie humaine en mer
SOLAS constitue l’un des principaux instruments internationaux de sécurité maritime.
Pour les navires de pêche, son champ d’application doit être considéré en fonction des dispositions spécifiques applicables, notamment celles relatives à la sécurité de la navigation.
Convention SAR — Recherche et sauvetage maritimes
Elle établit le cadre international de coopération en matière de recherche et de sauvetage.
Pour les pêcheurs, elle souligne l’importance de disposer d’équipages capables de réagir correctement avant et pendant l’intervention des secours.
COLREG — Règlement international pour prévenir les abordages
Il établit les règles internationales de navigation destinées à éviter les collisions.
La formation pratique à ces règles est fondamentale pour les patrons et les officiers.
Convention et Protocole de Torremolinos
Le cadre international de Torremolinos concerne spécifiquement la sécurité des navires de pêche et couvre notamment :
- Construction ;
- Stabilité ;
- Navigabilité ;
- Installations mécaniques et électriques ;
- Prévention et lutte contre l’incendie ;
- Protection de l’équipage ;
- Sauvetage ;
- Situations d’urgence ;
- Radiocommunications ;
- Équipements nautiques.
STCW-F — 1995
La Convention internationale sur les normes de formation, de certification et de veille pour le personnel des navires de pêche constitue un instrument essentiel pour la professionnalisation des équipages.
Elle met directement en relation :
formation + qualification + compétence + sécurité.
5. Les instruments FAO/OIT/OMI : une référence pratique
Les instruments élaborés conjointement par la FAO, l’OIT et l’OMI présentent un intérêt particulier pour une stratégie HSE au Maroc.
Ils comprennent notamment :
Code de sécurité FAO/OIT/OMI — Partie A
Destiné notamment aux patrons et aux équipages, il fournit des orientations pratiques concernant la sécurité et l’hygiène pendant les opérations de pêche.
Code de sécurité FAO/OIT/OMI — Partie B
Il traite notamment de la conception, de la construction et de l’équipement des navires ainsi que de la sécurité et de la santé des équipages.
Directives volontaires FAO/OIT/OMI de 2005
Elles concernent les navires de pêche neufs avec pont d’une longueur comprise entre 12 et moins de 24 mètres et abordent notamment :
- Intégrité de l’étanchéité ;
- Stabilité ;
- Sécurité ;
- Incendie ;
- Sauvetage ;
- Radiocommunications ;
- Navigation ;
- Protection de l’équipage ;
- Logement.
Recommandations pour les navires de moins de 12 mètres et les navires sans pont
Elles abordent le projet, la construction, l’équipement, la formation et la protection de l’équipage.
Cette distinction est particulièrement intéressante pour le Maroc compte tenu de la diversité de sa flotte.
Guide FAO/OIT/OMI pour la formation et la certification
Il fournit des orientations pour développer les programmes de formation et de certification des pêcheurs.
Un principe mérite une attention particulière : la formation doit être basée sur les compétences pratiques démontrées par les stagiaires, et pas uniquement sur l’accumulation d’heures de cours.
Le guide prend également en considération la fatigue et les moyens de la détecter suffisamment tôt.
6. La réglementation européenne : un benchmark utile
Sans constituer directement le droit applicable au Maroc, le cadre européen peut servir de référence comparative pour développer les futures politiques HSE marocaines.
Il couvre notamment :
- Prévention des risques professionnels ;
- Sécurité à bord des navires de pêche ;
- Bruit ;
- Vibrations ;
- Champs électromagnétiques ;
- Agents chimiques ;
- Agents biologiques ;
- Amiante ;
- Agents cancérogènes ;
- Manutention manuelle ;
- Signalisation de sécurité ;
- Équipements de protection individuelle ;
- Maladies professionnelles ;
- Équipements marins ;
- Investigation des accidents ;
- Assistance médicale ;
- Temps de travail.
Cette approche permet de considérer la sécurité non seulement comme une question de navigation, mais également comme une question de santé au travail.
7. La situation marocaine : vers une approche adaptée à la diversité de la flotte
L’un des principaux défis pour le Maroc est la diversité de sa flotte de pêche.
Il serait difficile d’appliquer exactement le même système HSE à :
- Une petite embarcation artisanale ;
- Un bateau côtier ;
- Un palangrier ;
- Un sardinier ;
- Un chalutier ;
- Un navire hauturier.
La stratégie doit donc être proportionnelle au type de navire, à sa taille, à son mode d’exploitation et aux risques associés.
La formation HSE devrait ainsi être organisée par niveaux de responsabilité et de complexité.
8. Premier niveau : la sécurité fondamentale
Tous les pêcheurs devraient disposer d’un socle commun de compétences :
- Utilisation des équipements de protection individuelle ;
- Prévention des chutes ;
- Chute à la mer ;
- Incendie ;
- Abandon du navire ;
- Moyens de sauvetage ;
- Premiers secours ;
- Communication d’urgence ;
- Sécurité élémentaire à bord ;
- Risques liés aux opérations de pêche.
L’objectif est de créer un minimum commun de culture sécurité pour l’ensemble de la flotte.
9. Deuxième niveau : HSE opérationnel
Pour les équipages des navires professionnels, la formation devrait être approfondie autour des risques spécifiques des opérations :
Travail sur le pont
- Circulation ;
- Manutention ;
- Glissades ;
- Chutes ;
- Charges suspendues.
Engins de pêche
- Câbles sous tension ;
- Treuils ;
- Poulies ;
- Panneaux ;
- Équipements de virage et de largage.
Hydraulique
- Pression ;
- Flexibles ;
- Fuites ;
- Mouvements intempestifs ;
- Maintenance des circuits.
Machines
- Pièces tournantes ;
- Énergie mécanique ;
- Électricité ;
- Carburants ;
- Huiles ;
- Incendie.
Facteur humain
- Fatigue ;
- Stress ;
- Communication ;
- Travail en équipe ;
- Prise de décision.
10. Troisième niveau : former les patrons et officiers au management des risques
Le patron doit progressivement devenir un véritable responsable de la sécurité opérationnelle.
Il doit être capable de mettre en œuvre une démarche simple :
Identifier → Évaluer → Prévenir → Contrôler → Améliorer.
Avant chaque opération critique, un briefing HSE peut permettre d’identifier :
- Les dangers ;
- Les personnes exposées ;
- Les mesures de prévention ;
- Les équipements nécessaires ;
- Les procédures d’urgence.
Cette approche permet de passer d’une culture basée sur la réaction à une culture de prévention.
11. La fatigue : un risque HSE à part entière
La fatigue constitue un facteur particulièrement important dans le secteur de la pêche.
Les longues périodes de travail, les opérations nocturnes, les conditions météorologiques, le manque de sommeil et la pression opérationnelle peuvent affecter :
- La vigilance ;
- Les réflexes ;
- La capacité de décision ;
- La coordination ;
- La communication.
La formation HSE doit donc apprendre à reconnaître les signes de fatigue et à mettre en place des mesures préventives.
Un équipage reposé est un élément de sécurité au même titre qu’un équipement correctement entretenu.
12. La formation pratique : apprendre à réagir
Une politique HSE efficace doit privilégier les exercices pratiques.
Il faut régulièrement simuler :
- Incendie ;
- Homme à la mer ;
- Abandon du navire ;
- Voie d’eau ;
- Blessure grave ;
- Panne de propulsion ;
- Panne électrique ;
- Accident sur le pont ;
- Fuite hydraulique ;
- Situation météorologique dangereuse.
L’objectif est de créer des automatismes collectifs.
En situation réelle, l’équipage ne doit pas découvrir la procédure : il doit l’avoir déjà pratiquée.
13. Le retour d’expérience : apprendre des accidents et des presque-accidents
La prévention ne peut progresser sans retour d’expérience.
Chaque accident, incident ou near miss devrait être analysé afin d’identifier :
ce qui s’est passé → pourquoi → quelles barrières ont échoué → comment éviter la répétition.
L’objectif d’une enquête de sécurité ne devrait donc pas être uniquement de rechercher une responsabilité individuelle, mais de comprendre les causes techniques, humaines et organisationnelles.
Un flexible hydraulique qui éclate sans provoquer de blessure, une chute évitée de justesse ou une mauvaise manœuvre doivent également être considérés comme des signaux permettant d’améliorer la sécurité.
14. Vers un Référentiel Marocain de Formation HSE des Gens de Mer de la Pêche
Une vision stratégique pourrait conduire à la création d’un référentiel national structuré autour de cinq niveaux.
HSE-01 — Sécurité maritime fondamentale
Pour l’ensemble des pêcheurs.
HSE-02 — Sécurité des opérations de pêche
Pour les équipages professionnels.
HSE-03 — Gestion des situations d’urgence
Incendie, sauvetage, premiers secours, abandon et accidents.
HSE-04 — Management HSE à bord
Pour patrons et officiers.
HSE-05 — Management HSE de flotte
Pour armateurs, directions de flotte et responsables sécurité.
La certification devrait privilégier la démonstration des compétences, conformément à l’approche recommandée dans les guides internationaux de formation des pêcheurs.
15. La formation doit accompagner le renouvellement des navires
La modernisation technologique de la flotte doit nécessairement être accompagnée d’une modernisation des compétences.
Lorsqu’un navire reçoit :
- Un nouveau moteur ;
- Une nouvelle centrale hydraulique ;
- De nouveaux treuils ;
- De nouveaux systèmes de navigation ;
- De nouveaux équipements de sécurité ;
- De nouveaux systèmes frigorifiques ;
L’équipage doit être formé à leur utilisation et à leur maintenance.
Il faut donc adopter un principe simple :
Nouveau navire = nouveaux équipements + nouvelles procédures + nouvelles compétences.
La formation HSE doit être intégrée dès la conception et la mise en service du navire.
16. Les cinq piliers d’une stratégie HSE pour la pêche marocaine
Une politique nationale pourrait être construite autour de cinq piliers :
PILIER 1 — Normes
Alignement progressif sur les meilleures références internationales OMI–OIT–FAO.
PILIER 2 — Compétences
Définition des compétences HSE nécessaires à chaque fonction.
PILIER 3 — Formation pratique
Exercices, simulations et évaluations pratiques.
PILIER 4 — Contrôle
Inspections et audits proportionnels aux risques.
PILIER 5 — Retour d’expérience
Analyse systématique des accidents, incidents et presque-accidents.
Cette approche permettrait de créer une boucle permanente :
Norme → Formation → Compétence → Exploitation sûre → Retour d’expérience → Amélioration.
17. Une vision intégrée : navire, équipement et homme
La sécurité ne doit pas être traitée séparément de l’ingénierie navale.
Un système hydraulique doit être correctement conçu.
Un treuil doit être correctement dimensionné.
Un équipement doit être correctement entretenu.
Une procédure doit être correctement définie.
Et l’équipage doit savoir utiliser l’ensemble de ces systèmes.
La sécurité est donc le résultat de la combinaison :
Architecture navale + équipements + procédures + formation + comportement humain.
Cette philosophie rejoint également les approches modernes de conception fondées sur le risque, dans lesquelles la sécurité est recherchée dès la conception plutôt qu’ajoutée après la construction.
18. Conclusion — investir dans l’homme pour moderniser la flotte
La modernisation de la flotte de pêche marocaine doit être considérée comme un projet à la fois technologique, industriel et humain.
Le renouvellement des navires, l’amélioration des équipements, la modernisation des systèmes hydrauliques, l’efficacité énergétique et l’amélioration des conditions de vie à bord doivent être accompagnés d’un investissement équivalent dans la formation et les compétences des équipages.
Le cadre international OMI–OIT–FAO fournit une base solide autour de laquelle peut être construite une stratégie nationale adaptée aux réalités marocaines.
L’objectif ne doit pas être de reproduire mécaniquement les réglementations étrangères, mais de développer un système cohérent, proportionné aux différents types de navires et centré sur les risques réels de la pêche.
Un navire moderne sans équipage correctement formé reste un navire vulnérable.
Un équipage bien formé à bord d’un navire correctement conçu constitue un véritable système de sécurité.
La prochaine étape pourrait être la création d’un Référentiel Marocain de Formation HSE des Gens de Mer de la Pêche, intégrant les exigences internationales, les spécificités des métiers de pêche et les besoins des différentes catégories de la flotte.
La modernisation de la flotte commence par le navire. La sécurité de la flotte commence par l’homme. Et la compétence est le premier équipement de sécurité à bord.
Auteurs
Dr Mohammed Reda Chakkor, PhD
Naval Architect
Omar Al Aattar
Responsable HSSE Formateur.
Said El Faquih
Directeur de Flotte de Pêche Hauturière
Développé par
ASMIN — Association Marocaine des Ingénieurs Navals
Revue Marocaine de Génie Maritime
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