Vers des navires plus sûrs, plus habitables et plus économes en énergie
Vers des navires plus sûrs, plus habitables et plus économes en énergie
La flotte de pêche marocaine constitue un outil économique et social essentiel pour les territoires côtiers. Elle se caractérise également par une très grande diversité de navires, de métiers et de conditions d’exploitation. En 2024, la flotte opérationnelle comptait 350 navires de pêche hauturière, 1 838 navires de pêche côtière et 16 910 embarcations de pêche artisanale. La flotte côtière comprenait notamment 673 chalutiers, 733 sardiniers et 425 palangriers.
Cette diversité constitue à la fois une richesse et un défi pour l’ingénierie navale. Les besoins d’un petit bateau artisanal sont très différents de ceux d’un sardinier, d’un chalutier côtier ou d’un navire hauturier.
La modernisation de cette flotte ne doit donc pas être envisagée uniquement comme un renouvellement numérique du nombre de navires. Elle doit être considérée comme une transformation globale du navire de pêche, intégrant la sécurité, l’habitabilité, les conditions de travail, les nouveaux matériaux, la maintenance, l’efficacité énergétique et la réduction de l’impact environnemental.
La question centrale devient alors :
Comment concevoir la prochaine génération de navires de pêche marocains afin qu’ils soient à la fois plus sûrs, plus confortables pour les équipages, plus performants économiquement et plus efficaces énergétiquement ?
1. Une flotte qui doit entrer dans une nouvelle génération
Le renouvellement de la flotte doit permettre de dépasser une conception traditionnelle du navire de pêche dans laquelle la priorité est donnée à la capacité de capture et à la robustesse du navire.
Aujourd’hui, un navire de pêche doit être considéré comme un système industriel complet, dans lequel la sécurité de l’équipage, la qualité des captures, la consommation énergétique et les conditions de travail font partie intégrante du projet naval.
La flotte marocaine étant extrêmement diversifiée, il serait peu pertinent d’imposer une solution unique. Il faut au contraire développer plusieurs familles de navires correspondant aux principaux métiers :
- embarcations artisanales ;
- petits navires côtiers ;
- sardiniers ;
- palangriers ;
- chalutiers ;
- navires hauturiers ;
- navires spécialisés dans les différentes pêcheries.
La modernisation doit ainsi s’appuyer sur des concepts de navires standardisés mais adaptables, permettant de réduire les coûts d’ingénierie et de construction tout en conservant une capacité d’adaptation aux différents métiers.
2. L’habitabilité doit devenir une priorité de conception
L’un des enjeux majeurs du renouvellement de la flotte est l’amélioration des conditions de vie et d’hébergement des équipages.
Le navire de pêche est simultanément un lieu de travail, un moyen de production et, pour les campagnes de plusieurs jours ou plusieurs semaines, un lieu de vie.
Or les contraintes économiques ont historiquement conduit à limiter les volumes consacrés à l’hébergement et aux espaces de repos. Dans les nouveaux projets, cette logique doit évoluer.
L’habitabilité ne doit plus être considérée comme un élément secondaire ajouté après le dimensionnement du navire. Elle doit être intégrée dès les premières phases de l’architecture navale.
Il convient notamment d’améliorer :
- Les dimensions et l’organisation des cabines ;
- La ventilation et la climatisation ;
- L’isolation thermique et acoustique ;
- Les sanitaires ;
- Les espaces de repos ;
- Les espaces de restauration ;
- L’éclairage naturel et artificiel ;
- La qualité de l’air ;
- La protection contre les vibrations ;
- L’ergonomie des postes de travail ;
- Les circulations à bord.
Pour les navires côtiers et hauturiers, cette évolution est particulièrement importante.
Un équipage correctement logé et reposé est également un équipage plus efficace et moins exposé aux erreurs humaines et à la fatigue.
La conception de l’hébergement doit donc être associée directement à la sécurité opérationnelle.
3. Le confort acoustique et vibratoire : un enjeu d’ingénierie
Le confort à bord ne dépend pas uniquement de la surface des cabines.
Les vibrations du moteur principal, des auxiliaires, de la ligne d’arbre, des pompes et des équipements de pêche peuvent fortement dégrader les conditions de vie.
Un navire moderne doit donc intégrer dès la conception :
- L’étude vibratoire de la structure ;
- Isolation des machines ;
- Des supports antivibratoires adaptés ;
- Isolation acoustique des locaux ;
- La séparation entre locaux techniques et espaces de repos ;
- Une implantation rationnelle des équipements.
La localisation de la salle des machines, des groupes électrogènes, des pompes et des équipements hydrauliques doit être étudiée non seulement en fonction des contraintes techniques mais également de leur impact sur les espaces de vie.
Cela conduit à une approche plus globale de l’architecture navale :
structure + propulsion + équipements + habitabilité + ergonomie.
4. Des matériaux de construction plus modernes
Le renouvellement de la flotte constitue également une opportunité pour faire évoluer les matériaux utilisés dans la construction des navires de pêche.
La flotte côtière marocaine a historiquement utilisé une part importante de constructions locales en bois, tandis que la flotte hauturière comprend notamment des navires construits en acier. Le Département de la pêche maritime décrit ainsi traditionnellement la flotte côtière comme composée d’unités de 16 à 22 m construites localement en bois, tandis que la flotte hauturière comprend principalement des navires en acier.
Cette situation ouvre une réflexion sur l’utilisation plus importante de matériaux modernes, en fonction du type de navire et de son exploitation.
Il ne s’agit pas de remplacer systématiquement un matériau par un autre, mais de sélectionner le matériau en fonction du cycle de vie du navire.
Acier
L’acier reste particulièrement pertinent pour les navires de dimensions importantes grâce à :
- Sa résistance mécanique ;
- Sa disponibilité ;
- Sa réparabilité ;
- La maîtrise des procédés de construction.
Mais la protection anticorrosion et la maintenance de la structure doivent être intégrées dès la conception.
Aluminium
Pour certaines unités côtières, l’aluminium peut présenter des avantages en matière de masse et donc de performance énergétique, sous réserve d’une conception adaptée aux contraintes de fatigue, de corrosion et de construction.
Matériaux composites
Les matériaux composites peuvent également constituer une solution intéressante pour certaines embarcations de petite et moyenne taille.
Ils permettent notamment :
- Une réduction de masse ;
- Une bonne résistance à la corrosion ;
- Une réduction de certaines opérations de maintenance ;
- Une grande liberté de formes ;
- Une industrialisation possible de séries de navires.
Le choix du matériau doit cependant être réalisé sur la base d’une analyse du cycle de vie, et non simplement sur le coût initial du navire.
5. L’efficacité énergétique doit être intégrée dès le premier trait du projet
L’un des changements les plus importants dans l’ingénierie des futurs navires de pêche marocains concerne l’énergie.
La consommation de carburant représente une part importante des coûts d’exploitation d’un navire de pêche. Par conséquent, réduire la consommation permet simultanément :
- De diminuer les coûts d’exploitation ;
- D’améliorer la rentabilité du navire ;
- De réduire les émissions ;
- D’augmenter l’autonomie ;
- De renforcer la compétitivité de la flotte.
L’efficacité énergétique ne doit donc pas être limitée au choix du moteur.
Elle doit être recherchée dans l’ensemble du système propulsif.
La coque
Une optimisation hydrodynamique permet de réduire la résistance à l’avancement.
Il convient notamment d’étudier :
- La forme de carène ;
- Le déplacement ;
- La longueur ;
- Le rapport longueur/largeur ;
- L’assiette ;
- L’hélice ;
- Les appendices ;
- La vitesse économique.
La propulsion
Le moteur doit être sélectionné en fonction du profil réel d’exploitation.
Un moteur surdimensionné qui fonctionne continuellement à faible charge peut entraîner une dégradation de l’efficacité énergétique.
La conception devrait donc rechercher un équilibre entre :
puissance disponible + vitesse de pêche + vitesse de transit + consommation + fiabilité.
Les auxiliaires
Les équipements auxiliaires représentent également une source importante de consommation :
- Groupes électrogènes ;
- Pompes ;
- Compresseurs ;
- Systèmes hydrauliques ;
- Machines frigorifiques ;
- Systèmes de réfrigération du poisson ;
- Ventilation ;
- Climatisation.
L’optimisation énergétique doit donc être réalisée au niveau du navire dans son ensemble.
6. La pêche frigorifique et la chaîne du froid : un potentiel important
Pour les navires utilisant des systèmes de conservation à bord, l’énergie consacrée à la réfrigération peut être significative.
Le développement de solutions modernes permet d’envisager :
- Une meilleure isolation des cales ;
- Des équipements frigorifiques à haut rendement ;
- Une régulation automatique ;
- Des systèmes de récupération d’énergie ;
- Une optimisation de la température ;
- Une meilleure gestion des groupes électrogènes.
L’objectif est double :
Réduire la consommation et améliorer simultanément la qualité des produits débarqués.
L’efficacité énergétique devient ainsi directement liée à la valeur économique de la pêche.
7. La stabilité doit être étudiée pendant toute la vie du navire
La sécurité d’un navire de pêche ne dépend pas seulement du calcul réalisé au moment de sa construction.
Les conditions d’exploitation peuvent modifier considérablement la stabilité :
- Augmentation du poids des équipements ;
- Modification de la superstructure ;
- Installation de nouveaux systèmes ;
- Augmentation du poids des engins de pêche ;
- Stockage de captures sur le pont ;
- Modification des réservoirs ;
- Ajout de combustible ou d’équipements ;
- Transformations réalisées au cours des années.
La méthodologie étudiée dans le document de référence insiste précisément sur le contrôle du poids à vide, des formes du navire, des poids ajoutés pendant la vie du bâtiment et du poids réel des engins de pêche.
Pour les futurs navires marocains, il serait donc souhaitable d’adopter une logique de gestion de la stabilité pendant tout le cycle de vie.
Le dossier technique du navire devrait évoluer avec lui.
8. Franc-bord, évacuation de l’eau et sécurité du pont
Le franc-bord et la capacité d’évacuation de l’eau embarquée constituent également des éléments essentiels.
Sur un navire de pêche, le pont peut recevoir simultanément :
- Eau de mer ;
- Poissons ;
- Caisses ;
- Engins de pêche ;
- Équipements ;
- Personnel.
Les dispositifs d’évacuation doivent donc être conçus en tenant compte de la configuration réelle du navire.
Le document de référence souligne notamment les risques liés à l’obstruction des dalots par les équipements, les engins et les captures, ainsi que les conséquences possibles sur la sécurité.
Cette question doit être intégrée dès le projet, et non corrigée uniquement lors des inspections.
9. Une nouvelle philosophie de construction navale
Le renouvellement de la flotte devrait également conduire à une amélioration des méthodes de construction.
Un navire bien calculé peut perdre une partie de ses performances si sa construction ne respecte pas les hypothèses du projet.
Il est donc nécessaire de renforcer :
- Le contrôle dimensionnel de la coque ;
- Le contrôle des soudures ;
- La qualité des matériaux ;
- Le contrôle du poids à vide ;
- La vérification du centre de gravité ;
- Le contrôle des réservoirs ;
- Les essais de stabilité ;
- Les essais de propulsion ;
- Les essais en mer.
Le document de référence recommande notamment de renforcer le contrôle des nouvelles constructions et d’accorder une attention particulière aux marques de tirant d’eau, aux dimensions du navire, aux sondes des réservoirs et aux dispositifs d’évacuation.
Pour le Maroc, cette démarche pourrait être associée au développement de séries de navires de référence, permettant aux chantiers de construire plusieurs unités selon un même dossier technique.
Cette standardisation permettrait de réduire les coûts tout en améliorant progressivement la qualité.
10. Concevoir autour du risque réel
L’une des évolutions les plus intéressantes consiste à passer d’une logique purement réglementaire à une approche fondée sur le risque.
Le principe est simple :
- Identifier les dangers ;
- Identifier les scénarios d’accident ;
- Déterminer leurs causes ;
- Évaluer leurs conséquences ;
- Identifier les barrières de sécurité ;
- Comparer leur efficacité et leur coût ;
- Intégrer les solutions dans le projet.
Le document de référence propose précisément cette logique, en développant des modèles de risque concernant notamment le naufrage, la perte de stabilité, la collision, l’échouement/voie d’eau et l’incendie/explosion.
Cette approche est particulièrement pertinente pour une flotte aussi diverse que celle du Maroc.
11. Vers un « navire de pêche marocain nouvelle génération »
La prochaine génération de navires devrait intégrer simultanément plusieurs objectifs.
| Domaine | Objectif |
| Sécurité | Réduire les risques de naufrage, chavirement, incendie et voie d’eau |
| Habitabilité | Améliorer les cabines, sanitaires, ventilation et espaces de repos |
| Ergonomie | Réduire la fatigue et les accidents du travail |
| Matériaux | Utiliser des solutions modernes adaptées au cycle de vie |
| Propulsion | Réduire la consommation de carburant |
| Coque | Optimiser la résistance à l’avancement |
| Électricité | Améliorer le rendement des auxiliaires |
| Réfrigération | Réduire la consommation et améliorer la conservation |
| Maintenance | Faciliter l’accès aux équipements |
| Stabilité | Contrôler les conditions réelles de chargement |
| Construction | Renforcer le contrôle qualité |
| Exploitation | Adapter le navire au métier de pêche |
| Environnement | Réduire les consommations et émissions |
L’objectif n’est donc pas simplement de construire des navires « plus modernes ».
Il faut construire des navires plus intelligents dans leur conception.
12. Une opportunité industrielle pour les chantiers navals marocains
Le renouvellement de la flotte représente également une opportunité pour développer les compétences industrielles nationales.
En 2024, l’activité de construction et de réparation navale artisanale et côtière reste répartie sur plusieurs pôles du littoral. Le développement de programmes de renouvellement peut permettre d’accompagner cette activité par une montée en compétence dans :
- La conception assistée par ordinateur ;
- Le calcul de structure ;
- La modélisation hydrodynamique ;
- La construction métallique moderne ;
- Les matériaux composites ;
- L’électricité navale ;
- L’automatisation ;
- L’efficacité énergétique ;
- La maintenance prédictive.
Le chantier naval ne doit plus être considéré uniquement comme le lieu où l’on assemble le bateau.
Il doit devenir un acteur de l’ingénierie et de l’innovation navale.
Conclusion
La modernisation de la flotte de pêche marocaine constitue une occasion stratégique pour transformer en profondeur la conception du navire de pêche.
Avec 350 navires hauturiers, 1 838 navires côtiers et 16 910 embarcations artisanales en 2024, la flotte présente une diversité considérable qui nécessite des solutions adaptées aux différents métiers et aux différentes tailles de navires.
Le renouvellement doit poursuivre plusieurs objectifs simultanément :
renouveler les navires, améliorer leur sécurité, améliorer l’habitabilité, offrir de meilleures conditions d’hébergement et de travail aux équipages, introduire des matériaux de construction modernes, réduire la consommation énergétique et augmenter la compétitivité de la flotte.
L’habitabilité doit notamment devenir un véritable paramètre d’architecture navale. Les cabines, les espaces de repos, la ventilation, la climatisation, l’isolation acoustique et thermique et l’ergonomie doivent être pensés dès le début du projet.
De la même manière, l’efficacité énergétique doit être intégrée dès la conception de la coque et de la propulsion, et non ajoutée après la construction.
Enfin, la sécurité doit évoluer vers une approche fondée sur le risque. Le document de référence montre l’intérêt d’utiliser des modèles permettant d’identifier les principales menaces, d’évaluer leurs conséquences et de sélectionner les mesures de réduction du risque les plus efficaces.
Le futur navire de pêche marocain devra donc être conçu comme un système intégré :
sécurité + habitabilité + ergonomie + matériaux modernes + efficacité énergétique + performance de pêche + maintenance + durabilité.
La véritable modernisation de la flotte ne consiste pas seulement à remplacer des navires anciens par des navires neufs. Elle consiste à changer la manière de concevoir le navire de pêche, en plaçant l’équipage, la sécurité, la performance énergétique et la durabilité au même niveau que la capacité de production.
C’est à cette condition que le renouvellement de la flotte pourra devenir non seulement un programme de construction navale, mais également un véritable programme de modernisation technologique et industrielle de la pêche maritime marocaine.
